Les Archives de la Vendée ont eu la bonne idée de numériser le manuscrit des mémoires de l’abbé Remaud, qui servit comme aumônier dans l’armée de Charette. Parmi les notes intéressantes que cette pièce renferme, on apprend que le chevalier « fit semblant d’émigrer », ce qui contredit la plupart de ses biographies. 

Memoires abbe RemaudL'étrange annotation au sujet de l'émigration de Charette dans les mémoires de l'abbé Remaud (A.D. 85, fonds Barante, 286 J 8)
   

L’émigration de Charette paraissait acquise depuis que Le Bouvier-Desmotiers, premier biographe du général vendéen, l’énonça ainsi en 1809 : « Quand la manie de l’émigration s’empara si mal-à-propos de toutes les têtes, Charette, qui ne l’approuvait pas, céda néanmoins aux représentations de ses amis, et aux reproches de quelques femmes qui, dans l’effervescence générale, se constituaient juges de l’honneur français. Il se rendit à Coblentz, vit la cour, et rentra dans ses foyers. Au mois de février 1792, il se rendit à Paris. Il se trouva aux Tuileries dans l’affreuse journée du 10 août » (1).

Lucas de La Championnière, ancien officier de Charette, confirme les faits en paraphrasant cette citation de Le Bouvier-Desmotiers dans ses Mémoires qui ne paraîtront qu’en 1904 : « M. Charette, suivant ce qu’il m’a dit lui-même, avait émigré contre son avis. Les sollicitations de quelques amis déjà arrivés à l’étranger et les reproches que lui firent des femmes de ne vouloir pas suivre ses camarades le déterminèrent à ce parti. Arrivé à Coblentz et ne voyant point les préparatifs de guerre qu’on lui avait faussement annoncés, il revint à Paris et se trouva à l’affaire du 10 août » (2). 

Une émigration en 1791… ou en 1792

Les nombreux biographes de Charette vont se conformer à ce récit, certains avec prudence, comme Bittard des Portes en 1902 : « Bien qu’il n’en parlât jamais, on n’ignorait point son émigration. Le bruit avait couru que, mal accueilli par la maladroite coterie de Coblentz, le chevalier était rentré à Paris, qu’il avait défendu les Tuileries dans la funeste journée du 10 août 1792, aux côtés de MM. d’Autichamp et de la Rochejaquelein » (3). 

G. Lenotre se fait plus disert en 1924 : « Quoiqu’il désapprouvât hautement l’émigration, il sentit que l’honneur lui commandait de chercher à se rendre utile et, au début de 1792, il partit pour Coblentz où la noblesse de France se groupait autour des frères de Louis XVI. Ce qu'il y vit ne lui plut pas, il jugea déplacées la jactance de ces proscrits volontaires, leurs illusions, leur connivence avec l'étranger, leurs hâbleries ; d’ailleurs il fut mal reçu, en retardataire qui n'était pas “du monde”, trop peu muni d'argent, au reste, pour partager la vie de dépenses et de jeu que menait l'entourage des Princes. Il rentre en France, traverse Paris à l'époque du 10 août 1792, s'engage parmi les défenseurs des Tuileries » (4). 

Michel de Saint-Pierre brode bien davantage en 1977, en y consacrant trois pages, mais à y regarder de plus près Charette n’y est mentionné qu’à la première phrase : « Le chevalier passa donc la frontière et s’en vint en Rhénanie, au cours de l’année 1791 » ; et à la dernière : « Charette quitte à jamais l’émigration » (5).

L’émigration de Charette remise en question

Il faut attendre la biographie établie par Lionel Dumarcet en 1997 pour que cette période de la vie de Charette soit remise en question sur la base de documents contemporains (6). À la lumière de ses analyses, l’émigration du chevalier outre-Rhin ne repose que sur des affirmations d’historiens sans éléments probants, et même sans consensus quant à l’année : à l’instar de Michel de Saint-Pierre, le docteur Julien Rousseau et Françoise Kermina penchent pour une émigration en 1791 (7), alors que d’autres, comme Simone Loidreau, suivent G. Lenotre pour la situer en 1792 (8).

Le site des Archives de la Vendée donne accès à des pièces des minutiers anciens qui permettent de baliser la chronologie. La présence de Charette est ainsi attestée à La Garnache le 25 octobre 1790 (9) et le 24 décembre 1791 (10), ce qui laisse un blanc pour toute cette année. Cependant, les registres d’état civil de la paroisse indiquent que Louis-Athanase, fils de François-Athanase Charette, et de Marie-Angélique Josnet, est né à Fonteclose le 2 février 1792. Par conséquent l’enfant a été conçu au début du mois de mai 1791 (11).

Hélas ! Aucun autre document ne permet de localiser plus précisément Charette entre mai et décembre 1791. A-t-il émigré, comme beaucoup de ses pairs, après l’épisode de la fuite à Varennes au mois de juin ? Ou bien après la naissance de son fils au début de l’année 1792, comme l’avance G. Lenotre ? Dans l’un ou l’autre cas, pourquoi ne trouve-t-on nulle trace de son nom sur les listes de proscrits ?

Le manuscrit de l’abbé Remaud

Les mémoires de l’abbé Pierre-François Remaud, un proche de Charette, puisqu’il fut l’aumônier de son armée, nous fournissent un élément supplémentaire qui met en doute cette émigration. Rédigé en 1797, le manuscrit a refait surface à l’occasion de la vente de la bibliothèque Barante le 24 mars 2021. Acquis par les Archives de la Vendée, il a été numérisé et mis en ligne. 

On y lit la phrase suivante, un peu décousue dans la forme car elle paraît avoir été ajoutée dans l’interligne et dans la marge, à l’envers et à l’endroit : « La grande majorité de la noblesse émigra… Malgré les représentations des politiques éclairés qui en représentèrent en 1790 le danger et les inconvénients au chevalier qui / fit semblant d’émigrer pour ne pas encourir de blâme / et ne pas s’entendre appliquer l’épithète de lâche qu’on prodiguoit à ceux qui ne voulaient pas aller dépenser leur argent à Coblentz… » (12)

Bittard des Portes, qui consulta les notes de l’abbé Remaud pour préparer sa biographie du chevalier, contesta cette assertion : « Il paraît bien que Charette émigra et qu’il alla à Coblentz. L’abbé Remaud se trompe en disant qu’il fit semblant. Du reste les biens de Mme Charette furent placés sous séquestre quelque temps, comme bien d’émigré » (13). Chassin rapporte en effet que les scellés avaient été mis sur ce que l’on croyait appartenir à son mari, mais elle « n’eut qu’à produire son contrat de mariage pour faire constater que les conjoints n’étaient pas communs en biens » (14). L’historien, qui prend aussi le parti de l’émigration de Charette ajoute que ce dernier, « qui était rentré de Coblentz à Paris participer à la défense des Tuileries le 10 août, se trouvait présent quand les inscriptions sur la liste des émigrés devenaient définitives » (15). Faut-il le croire, ou bien Lionel Dumarcet qui écrit : « Charette n’apparaît sur aucune liste d’émigrés. Se faire inscrire était pourtant l’une des principales obligations quand on arrivait à Coblentz. Nombre de futurs chefs vendéens y sont inscrits. Charette comme par hasard n’y figure pas » (16).

Une dernière question : pourquoi, parmi les quarante-sept questions qui ont été posées à Charette lors de son interrogatoire à Nantes le 28 mars 1796 (17), ne relève-t-on aucune mention d’une éventuelle émigration qui, si elle a effectivement eu lieu, avait tout lieu de lui être reprochée ? Après tout, cela a bien été demandé à d’Elbée lorsqu’il fut interrogé à Noirmoutier le 9 janvier 1794, et celui-ci a répondu positivement (18).

Mise à jour du 19 août 2022 – J'ai consulté aujourd'hui le livre de Marcel Faucheux, L'émigration vendéenne de 1792 à l'an XI, d'après la sous-série 1 Q des Archives Départementales de la Vendée et les fonds des Archives Nationales, paru en 1976. François-Athanase Charette de La Contrie est cité dans l'Index des noms d'émigrés ou présumé émigrés cités dans la sous-série 1 Q. Il reste à vérifier chacune des cotes, en espérant qu'elles n'aient pas été modifiées lors d'un récolement. 
   


Notes :

  1. Le Bouvier-Desmortiers, Vie du général Charette, commandant en chef les armées catholiques et royales dans la Vendée, Paris, 1809, t. Ier, p. 51. 
  2. P.-S. Lucas de La Championnière, Mémoires sur la guerre de Vendée (1793-1796), Paris, Plon, 1904, réimpr. Pays et Terroirs 1994, p. 141. 
  3. René Bittard des Portes, Charette et la guerre de Vendée, 1902, réimpr. Pays et Terroirs, 1996, p. 4. Pour écrire « bien qu’il n’en parlât jamais… », l’auteur n’a probablement pas eu entre les mains les Mémoiresde Lucas de La Championnière, parus deux ans après sa biographie de Charette. 
  4. G. Lenotre, Monsieur de Charette, le Roi de la Vendée, Paris, Hachette, 1924, pp. 15-16. 
  5. Michel de Saint-Pierre, Monsieur de Charette, Chevalier du Roi, Paris, La Table Ronde, 1977, pp. 41-43. 
  6. Lionel Dumarcet, François-Athanase Charette de La Contrie, une histoire véritable, Paris, Les Trois Orangers, 1997, chapitre « Charette ou l’émigration manquée ? », pp. 105-108.
  7. Julien Rousseau, Charette, chevalier de légende, Paris, Beauchesne, 1963, p. 305. – Françoise Kermina, Monsieur de Charette, Paris, Perrin, 1993, p. 20. 
  8. Simone Loidreau, Le 10 août 1792 : sept futurs chefs vendéens cherchent à sauver le Roi, 2e partie, Revue du Souvenir Vendéenn°150, mars-avril 1985, p. 13. 
  9. Le 25 octobre 1790, Jean-Baptiste Fleury, notaire à Sallertaine, enregistre la vente de la moitié de la borderie des Coues, au Perrier, par François-Athanase Charette et son épouse Marie-Angélique Josnet, demeurant à la Fonteclose, paroisse de La Garnache, à Jacques Babu, laboureur au Perrier (A.D. 85, 3 E 88 7-3, vues 444-445). 
  10. Le 24 décembre 1791, Augustin-Amable Renou, notaire à La Garnache, enregistre un bail à ferme de la borderie de la Grande Étouble à Bois-de-Céné, entre François-Athanase Charette et son épouse Marie-Angélique Josnet, demeurant à Fonteclose, paroisse de La Garnache, et Jean Blanchard (A.D. 85, 3 E 89/20-4, vues 387-388). 
  11. Charette était présent à La Garnache le 3 février 1792 car il signe l’acte de baptême. S’il a émigré en 1791, il ne serait donc pas passé directement de Coblentz à Paris comme on le lit généralement. 
  12. La Guerre de Vendée, 1793-1796, manuscrit de l’abbé Pierre-François Remaud, 1797, fonds Barante, 286 J 8, vue 6/129. Ce texte est totalement différent de celui qu’Henri Bourgeois publia dans La Vendée historique en 1899 sous le titre des Mémoires de l’abbé Remaud, et qui n’était en réalité qu’un assemblage d’autres écrits. Le manuscrit original n’a pas été perdu lors de l’exil anglais de son auteur, comme le pense Henri Bourgeois. Il a en effet été remis au baron de Barante vers 1810. Bittard des Portes écrira à son sujet : « J'ai la conviction que le manuscrit est bien l'original. Les corrections, les ratures, pour compléter ou rectifier une idée, les hésitations de la plume, tout indique une rédaction de premier jet, la minute. Ce manuscrit est beaucoup plus détaillé et infiniment plus intéressant que celui dont j'ai eu la copie, qui a été composé plus tard… » (Notes sur le manuscrit de l’abbé Pierre-François Remaud, par René Bittard des Portes, 1902, fonds Barante, 286 J 9, vues 3-4/52).
  13. Notes sur le manuscrit de l’abbé Pierre-François Remaud, op. cit., vue 12/52.
  14. Ch.-L. Chassin, La préparation de la guerre de Vendée, 1789-1793, t. III, p. 109.
  15. Ibidem.
  16. L. Dumarcet, op. cit., p. 106. À cette même page et à la suivante, l’historien cite l’extrait d’une lettre rédigée en 1807 par le maire de La Garnache, qui affirme que Charette « n’émigra point » (A.D. 85, 1 Q 75). Autre source, les Archives nationales ont numérisé et mis en ligne leur fonds concernant les émigrés de la Révolution : le chevalier en est absent. 
  17. J.-J. Savary, Guerres de Vendéens et des Chouans contre la République française, 1827, t. VI, pp. 245-252. 
  18. Ibidem, t. III, p. 16.